Prendre ma place ?

Auteur: Damien Kappelhoff, Avril 2015_v2

 

Prendre ma place

 

Avertissement

 

Les écrits qui suivent sont le fruit des perceptions personnelles de l’auteur. Son unique but est de partager une démarche de recherche personnelle. Les interprétations du lecteur lui sont propres et ne peuvent en aucune mesure présager des intentions de l’auteur.

 

Par rapport à quels critères ?

 

Si je parle de prendre ma place, cela m’évoque, entre autres, des notions de réussite sociale, professionnelle, familiale, sportive, etc. Il me paraît intéressant de savoir de quoi est fait ce sentiment, cette perception d’avoir ma place.

 

D’emblée, il m’apparaît que la notion de réussite se mesure en fonction de références : j’ai réussi si j’ai, si je peux, si j’ai fait, si je sais ceci ou cela.

 

Ces références, pour ce qui me concerne, restent très nébuleuses. Il est surprenant de voir à quel point, je me contente généralement de cet état de fait. Sans surprise, j’aurais tendance à les considérer comme acquises, à ne pas les remettre en question. Il me faut faire un effort pour dépasser certaines résistances surmoïques, pour me pencher sur leur nature, sur leur genèse. Autrement dit, pourquoi pour moi, ceci ou cela est-il un critère de réussite ?

 

Mon point de départ est donc que je me considère à ma place ou non en fonction de références principalement non nommées, indifférenciées.

Dans ma démarche psychanalytique, la nécessité progressive d’identifier les références qui m’animent, leur origine[1] s’est fait jour. Quand je dis origine, pour moi, c’est rechercher ce qui préside, pousse, met en place ces références.

 

Avant tout des critères en héritage

 

Dans cette recherche, j’entends très rapidement que le milieu familial, ses aspirations, ses croyances, ses références se reflètent dans « certains » de mes choix de vie. J’entends par « milieu familial », non seulement la famille biologique, mais aussi l’ensemble des valeurs transmises par les ascendants et plus largement le « bain culturel », le jus dans lequel je baigne.

 

Le milieu familial (au sens large) est, entre autres, chargé, d’idées préconçues (positives ou négatives[2]), de manques supposés, de peurs ou de sentiments qui me proposent de percevoir la vie d’une certaine manière.

 

Mon expérience personnelle s’ajoute à ces « couches de sédiments ». C’est tout l’héritage que ces groupes portent et dont je me suis imprégné. Ils ont été introjectés (faits miens, appropriés). C’est ce que je propose comme la « m(M)ère ». Tout cela m’apporte des repères sur ce qui est d’être à ma place dans la vie.

 

Si, par exemple, je prends le choix de la compagne : il m’est clair que ce choix est en partie dicté par les références du milieu dans lequel j’ai grandi. C’est la même chose pour mes études ou pour des attitudes physiques ou morales.

Autant d’indices qui éveillent ma curiosité et viennent titiller ce que j’ai pris jusqu’à maintenant pour des choix faits sur des références purement personnelles.

 

…mais aussi des critères personnels

 

Par ailleurs, mon expérimentation va « créer » des repères, des références de réussite. Si je me crois capable de ceci ou au contraire incapable de cela, il va de soi que ma perception sera teintée de ces croyances. Par exemple, cela m’influencera, et cela même avant que l’évènement ne survienne. Cependant, cette mince couche personnelle est en interaction continue avec des couches plus profondes d’influences.

 

Souvent basés sur des rivalités masculines en l’être…

 

Parmi les héritages ancestraux qui m’animent, il y a la croyance que prendre ma place ne peut se faire que si je prends la place de l’autre. Comme s’il n’y avait qu’une place pour plusieurs. Cela pourrait s’illustrer par la phrase suivante : « vouloir être calife à la place du calife ». De cette forme de rivalité découlent les notions de comparaison, de compétition.

 

 Au quotidien, pas besoin d’aller chercher très loin pour trouver un exemple. Ainsi, contredire une personne devant un groupe en expliquant devant tous comme son point de vue ne tient pas la route ou comme il est maladroit dans tel ou tel domaine.

 

De plus, prendre ma place étant perçue comme : « ai-je fait mieux que l’autre ou non ? », une conséquences est que chaque « réussite », chaque fois que j’ai réussi à prendre « ma » place, il y a la crainte qu’un autre ne fasse mieux et me la prenne. Il en découle un fort sentiment d’insécurité.

 

Une autre conséquence est qu’une partie plus ou moins grande de mon énergie est perdue à vouloir conserver ma place. Par ailleurs, c’est autant de défocalisation de l’excellence que je devrais mettre dans ce que j’exécute.

 

Cette forme d’œdipe, de rivalité où il s’agit de prendre la place de l’autre est proposée comme « masculine ». Je la perçois en moi au quotidien, à de multiples reprises. Elle découle d’un arrière-plan fait de volonté d’emprise sur l’autre.

 

…tout autant que des rivalités féminines en l’être

 

À cette forme de rivalité, s’ajoute un deuxième versant complémentaire qui m’anime lui aussi. Il est dit de « rivalité féminine ». Pourquoi le nommer ainsi ? Car il est issu de la perversion de la féminité profonde de l’être (sexué mâle ou femelle).

 

Cette forme de rivalité portera plutôt sur le fait d’avoir ce que l’autre n’a pas, sur la volonté de lui ravir son objet, d’acquérir ceux-ci de les posséder. Le moteur se situe dans l’adrénaline procurée par le vol et la rage de cette dépossession perçue chez l’autre. Il s’agit de faire enrager l’autre, de jouir de sa défaite. Ça pourrait s’exprimer par : « na na na c’est moi qui l’ai… (et plus toi/et pas toi) ! ».

 

L’objet peut être un ami, une place, un titre, des relations sociales ou professionnelles, la compagne/le compagnon, le patrimoine de l’autre, etc. Elle découle elle aussi d’un arrière-plan fait de volonté d’emprise.

 

Je ne me prononce pas pour les autres, mais de ce que j’observe en moi, ces deux formes de rivalité sont présentes en moi, m’animent en continu.

 

Des pulsions déviées de leur but naturel…

 

Si je vais plus loin, je peux entendre que ces deux formes de rivalité, ces désirs de prendre ma place sont des déviations de la pulsion d’emprise. Cette énergie naturelle est mise à ma disposition, mais elle est utilisée à des fins (vaines) de volonté d’emprise sur l’extérieur.

 

Remettre ça d’aplomb… par la prise en charge de moi-même

 

Pour revenir à un fonctionnement plus naturel, il s’agit de prendre en charge ces processus qui m’animent à mon insu.  Et ça, personne ne peut le faire pour moi !

 

Ce travail personnel, quel serait-il ? Il pourrait consister à identifier les rivalités, la volonté d’emprise qui m’animent afin de me rééquilibrer. Le but est que la pulsion naturelle d’emprise puisse m’inspirer, puisse s’exprimer de plus en plus naturellement sur ce que j’ai à faire pour prendre ma place. C’est un retour progressif à un modus operandi plus naturel, plus centré sur la réalité objective (concrète).

 

Comment vais-je faire ? Il va s’agir d’un travail d’étude et de rééquilibrage. Il s’appuie sur une fondation : l’observation. Observation de ce qui m’anime, de ce que je vis en moi, des évènements qui se présentent à moi[3].

 

Observation et accueil…

 

L’accueil de ce qui m’anime, cela m’apparaît comme répondre aux évènements qui se présentent avec une certaine présence. Pour moi, cela veut dire une attention à ce qui m’anime, à ce que je fais.

 

Cet état intérieur (« état d’être »), je le travaille, je le construis par la récupération des ressentis. J’entends par là, le travail de retour au corps, aux sensations corporelles. Le rétablissement de la communication avec mon corps est LA porte d’entrée. Être présent à ce qui s’y passe est LE sésame : cela déverrouille l’écoute intérieure des émotions, des sentiments.

 

Les pratiques corporelles qui ont pour base une concentration douce (« concentration déconcentrative ») construisent cette capacité au recentrage.

La présence croissante à mes ressentis, le travail de recentrage, de répétition des focalisations sur le corps autorisent progressivement la cohabitation de l’action et de l’écoute intérieure. Bien que cela puisse paraître surprenant, il ne s’agit pas d’être attentif en hyper-vigilance. C’est tout sauf une prise de tête.

 

Dans ces dispositions, des prises de conscience jaillissent. De manière surprenante, elles peuvent être très claires malgré le tumulte de la vie quotidienne.

 

…alliés à l’apprentissage tous azimuts

 

Les idées qui vont se faire jour proposent généralement une action nouvelle. Elle n’a rien de spectaculaire, elle est souvent modeste. Par exemple, il pourrait s’agir de l’idée de prendre des renseignements sur telle ou telle formation. Mais c’est rarement aussi « direct ». Ainsi, zappant sur la TV, je pourrais entendre en moi un désir de faire du modelage monte alors que j’aperçois une seconde d’un manga japonais à la TV.

 

L’apprentissage serait donc d’être curieux d’un maximum de domaines. Ce serait de m’intéresser non seulement à ce qui m’est facile (domaines dits intellectuels), mais aussi à ce qui me l’est moins, voire franchement pas (domaines dits manuels). Devant les idées qui montent, rien ne devrait être rejeté.

 

Une bonne manière de rester dans le mouvement est de ne repousser aucune idée d’action du fond. Même si l’idée paraît saugrenue, impossible aujourd’hui ou demain, son examen (par l’écriture) peut m’amener, en suivant le fil des associations intuitives, à d’autres compréhensions et actions à mener, concrètes et au présent. Ainsi, être à ma place signifie peut-être plus : être dans l’utilisation de mes outils, dans ma construction au travers de tous les apprentissages qui se proposent.

 

Tout peut être vu comme une occasion d’apprentissage, tout « devrait » être considéré comme tel. En toute honnêteté, je ne sais pas qu’elle est ma place dans la vie. Je ne peux le découvrir que par l’expérimentation.

 

Être dans cette démarche d’apprentissage (« d’apprenti-sage » ou de « sage-apprenti ») nécessite un effort. Celui de moins me laisser aller dans le flot des processus inconscients de groupe. Cet effort dans les apprentissages me conduit à ma place, naturellement.

Dans cette optique, la volonté d’emprise est de facto en sourdine. Pourquoi ? Parce que là, j’y suis pour moi et pour/contre personne d’autre !

 

Être sécurisé sans savoir

 

Habituellement, être à ma place évoque un état stable, si possible acquis une fois pour toutes, même si je m’en défends. C’est la vision m(M)aternelle : statique, la planque... Dans cette situation, ce sont les références, les interdits, etc. intérieurs et indifférenciés qui sont aux commandes.

 

Au contraire, au sens de la Vie, prendre ma place me semble quelque chose de dynamique. Il pourrait s’agir d’être dans le « courant de Vie ». Autrement dit de manière synthétique : de me maintenir dans le cycle consistant à observer, à comprendre, à accepter et agir, puis à accueillir le résultat. Ce n’est pas moi qui détermine la direction, l’intensité : mon travail est de rester le plus possible dans le flot, avec calme, lucidité, discernement et positivité.

 

Sous l’angle des associations intuitives de Vie, je ne peux pas savoir à l’avance ce qu’est prendre ma place. En effet, les idées qui surgissent ne se commandent pas ! Je ne peux donc savoir ce que j’ai à faire avant d’être devant l’évènement. Il est sûr qu’aborder la vie ainsi peut paraître peu sécurisant.

 

Sous l’angle de la pulsion de Vie, il n’y pas à m’inquiéter : je suis alimenté en continu par le fond naturel (l’inconscient profond).

 

 « Ne cherchez pas votre place, vous y êtes » ?

 

Il me vient que sur le plan pathologique, mais aussi en non-pathologie que je suis à la place dictée par mes choix (inconscients pour l’immense majorité). Si j’avais fait d’autres choix, je serais ailleurs. Cela me paraît mathématique.

 

Cela ne signifie pas pour autant que je ne puisse pas en changer. L’utilisation du recentrage propose la lucidité du changement qui pourrait s ‘opérer. Et s’il y a acceptation, celui-ci se fait.

 

Si j’agis plus en accord avec mes intuitions de Vie, je vais être plus à ma place… et ce ne sera pas la même que précédemment, tout en étant peut-être la même !

En résumé, on pourrait peut-être dire qu’on est toujours à sa place, mais qu’on s’y met, on s’y maintient avec plus ou moins de conscience, d’inconscience.

Pour moi, la différence se fait là.

 

 « Je ne suis pas à ma place » ?

 

La première question qui vient en écho à ceci est : qui parle en moi à cet instant ? Si je vis un (dé)plaisir : celui-ci est-il vécu en référence au surmoi ou au fond de Vie ? Ce n’est pas forcément évident à entendre !

 

Il ne semble pas possible au sens des mécanismes de l’inconscient profond de ne pas être à sa place. Néanmoins, on peut être de plus en plus à sa place intérieurement et en accueillir les échos sur l’extérieur. C’est dans ce sens que cela semble fonctionner et non l’inverse.

 

Attention aussi à ce que ce supposé (dé)plaisir ne soit pas une composante d’un scénario de prise en charge. Exemple : je ne me plais pas dans ce travail, dans cette relation, je vais donc le/la quitter.

 

 « On ne peut pas prendre votre place » ?

 

Avec ce qui a été vu précédemment : quoiqu’il arrive, on est à sa place. C’est une contrainte de Vie. La seule différence se fait au niveau de la conscience qui m’anime ou pas dans la place que j’occupe.

 

La place où je me trouve est le résultat unique de l’ensemble de mes choix conscients et inconscients (personnel et profond) depuis la fusion des gamètes. Cette combinaison est unique, elle est propre à l’être, même si le sujet n’existe pas (encore). Un être ne peut, en vertu de cette combinaison unique, se trouver à la place d’un autre, lui prendre sa place. Cela ne semble pas avoir de sens.

 

Conclusion

 

Au départ, ces influences intérieures étaient toutes indifférenciées ou presque. Elles m’animaient à mon insu. Avec ce travail de récupération, ma façon de vivre l’extérieur devient peu à peu fonction de références intérieures de plus en plus différenciées.

 

Sur une base corporelle de plus en plus « solide », l’observation, l’effort, l’apprentissage m’amènent à devenir progressivement ma propre référence.

 

Je me rends alors compte qu’être à ma place extérieure est un facteur direct de références intérieures, d’une place que je prends à l’intérieur face à des influences intérieures. Cet accueil, ces apprentissages, proposent l’utilisation de mes potentiels de Vie (les outils innés et acquis), avec mon originalité dans les tâches que j’entreprends.

 

Je travaille mes ressentis (travail de récupération du corps, de confrontation au concret), des idées d’actions me viennent. Être à ma place n’est rien d’autre que de mener ces actions pour moi.

 

Ma place, je la découvre donc au fur et à mesure que je lève le voile sur les processus inconscients qui m’animent. Lorsque la lumière se fait, à moi de m’encourager dans l’accueil des processus inconscients de Vie et à cadrer les processus inconscients pathologiques. Notons que ces derniers ne sont pas à exclure dans la mesure où ils peuvent être utiles à la Vie : « en conscience, l’acteur peut jouer tous les rôles ». On est dans un mouvement itératif où l’excellence passe par la répétition humble et inlassable.

 

Prendre ma place est donc sans doute à entendre avant tout comme : prendre ma place en moi, plutôt que comme une place extérieure. Cela s’associe avec la notion de sujet : lorsque je prends ma place, que j’agis sur l’impulsion de mes intuitions de Vie alors, le résultat de cette action pour moi est une expression de réflexion personnelle, je me dégage progressivement de l’affiliation pathologique, une forme de sujet se fait jour, je prends ma place.

 

[1] La question d’accepter de répondre à cette nécessité étant une autre paire de manches.

[2] Bien que ces notions puissent être très relatives.

[3] Les 2 ont un lien très fort (cf. les mécanismes de projection de mon psychisme sur l’extérieur).